vendredi 20 novembre 2009

Lecture et réflexions

HOMO LUDENS
-Essai sur la fonction sociale du jeu-
 Johan Huizinga


Cet essai, traduit du néerlandais pas Cécile Sérésia, fut réédité par Gallimard en 1951, sous la collection Tel. Il a été publié pour la première fois en 1939.

Johan Huizinga est historien et essayiste mais comme il l’avoue lui-même dans son Avant-propos, cet ouvrage est une tentative d’éclairer un problème de culture en s’aventurant dans d’autres domaines qui ne sont pas spécialement les siens : sociologie, ethnologie, anthropologie, étymologie de diverses langues. Ici, il s’agit de la place qu’occupe le jeu dans la société. Son but est d’ajouter à l’identification d’un être humain la propriété ludique (homo ludens), au même titre qu’homo sapiens et homo faber. En effet, même si l’animal joue aussi, il considère que l’homme n’est pas si raisonnable que cela et que beaucoup d’animaux sont également capables de fabriquer. Il parvient ainsi à éclairer le rôle fondamental que le jeu a dans l’élaboration d’une civilisation.

Table des matières de l’ouvrage
I – Nature et signification du jeu comme phénomène de culture
II – Conception et expression de la notion de jeu dans la langue
III – Le jeu et la compétition comme fonction créatrice de culture
IV – Le jeu et la juridiction
V – Le jeu et la guerre
VI – Le jeu et la sagesse
VII – Jeu et poésie
VIII – La fonction de l’imagination
IX – Formes ludiques de la philosophie
X – Formes ludiques de l’art
XI – Civilisations et époques sous l’angle du jeu
XII – L’élément ludique de la culture contemporaine

En analysant la racine sémantique du jeu dans plusieurs langues et les différentes manifestations ludiques, voici comment Johan Huizinga définit le jeu :

une action libre, vécue comme fictive (en dehors de la vie courante) mais capable d’absorber entièrement le joueur, dénuée d’intérêt matériel ou utilitaire, circonscrite dans un temps et un espace réservés, qui se déroule selon des règles acceptées par les participants, dans une ambiance d’enthousiasme et suscitant des relations de groupe.
Il refuse les conceptions limitatives du jeu comme fonction purement biologique ou inconsciente que suggèrent la physiologie ou la psychologie.

La théorie qu’il développe démontre comment le jeu a une fonction sociale dans la fondation d’une civilisation humaine, et que c’est dans le jeu que naît la culture. Par son caractère de compétition, d’honneur, de liberté, de solennité et d’émulation, le jeu est principalement présent pendant l’époque archaïque d’une culture. Il l’observe et l’analyse dans toutes les sphères de la vie sociale : juridique, militaire, économique, artistique, cultuelle, philosophique... Divers exemples sont extraits des cultures antiques asiatique, tribale, germanique, latine, hellénistique… Le jeu, la lutte, l’issue d’un combat ou d’une compétition était un signe de la volonté des dieux. Les concours d’insultes, de chants d’outrage (comme les Esquimaux qui réglaient leurs différends en accusant – ou calomniant – l’adversaire dans des concours de tambours), d’énigmes ou de musique ou de danse étaient des champs pour l’imagination et l’invention pure et permettait la transmission de culture, la juridiction, le divertissement. Il observe également, de façon rapide, l’évolution de la place du jeu dans la culture de l’Antiquité à la culture contemporaine, en passant par le Moyen-âge, la Renaissance, le Baroque, le Rococo et la Révolution Industrielle. Ainsi, Huizinga évoque les joutes verbales et le tribunal, les sophistes, les chants alternés entre hommes et femmes, les fêtes saisonnières, les championnats, les tournois médiévaux, les usages de la cour du roi Louis XIV, les costumes, le potlatch, la Bourse, les clubs, la comédie. Tant de façons de jouer qui sont devenues des actes « sérieux » au fur et à mesure que la culture devient raffinée.
Homo ludens est un exposé des usages du jeu et de leurs conséquences culturelles. Cependant, même s’il a le grand mérite d’explorer une activité peu étudiée sous un angle nouveau, avec un balayage historique ample, on a parfois l’impression que ce sont ses recherches qui viennent étayer des opinions préalables et non un raisonnement qui aurait découlé de ses observations. Il va néanmoins dans le sens de Schiller, avec ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1795), qui dit que dans le jeu, l'homme a une "intuition complète de son humanité" (Lettre XIV). Il s'agit d'un état de liberté où l'homme échappe à la servitude de la raison ou de la sensibilité : sa nature est pleinement réconciliée.
Si le jeu est dans la culture, il est aussi dans l’art. Selon l’historien, il est beaucoup moins présent dans les arts plastiques que dans la musique (jouer d’un instrument), car la production de tableaux, sculptures implique un effort manuel intense, un travail pénible qui n’a rien d’un jeu. La réception non plus n’a rien de ludique. Le jeu se trouve plus dans le concours de virtuosité entre artistes que dans les œuvres produites elles-mêmes, même si celles-ci sont souvent associées à la sphère sacrée – quant à elle complètement associée à une forme jouée. Huizinga est mort en 1945, avant d’avoir pu voir l’explosion des arts plastiques en performances, happenings, events, soirées diverses. Peut-être aurait-il ajouté une note sur un espoir de retour au ludique dans l’art ?






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